Filmer la recherche, entre exigence scientifique et créativité

Science & Société

Réalisatrice au CNRS depuis plus de vingt ans, Céline accompagne les laboratoires dans la valorisation audiovisuelle de leurs travaux. Captations, formats courts, documentaires de terrain : son métier consiste à « filmer la recherche », en conciliant rigueur scientifique, contraintes institutionnelles et regard créatif. Rencontre.

Des études artistiques à la réalisation scientifique

Après des études en arts du spectacle à l’université, à Montpellier puis à Aubagne près de Marseille, Céline suit un parcours qu’elle qualifie elle-même d’assez classique. Rien ne la destinait particulièrement à intégrer le CNRS, si ce n’est une opportunité saisie au bon moment. « Ma tante travaillait au CNRS et me disait souvent qu’il y avait des concours. Un jour, il y a eu des concours externes dans mon domaine. J’ai tenté ma chance. »

Elle rejoint l’institution fin 2003 et débute dans la production audiovisuelle. Mais au bout de quelques années, l’envie de revenir à ses premiers centres d’intérêt — le montage et la réalisation — se fait sentir. En 2012, elle saisit l’opportunité d’un poste à Villejuif et intègre le service audiovisuel d’Ardis.

À son arrivée, beaucoup reste à structurer. Il faut redonner une direction au service, repenser les formats, relancer une dynamique. Les premières diffusions se font sur Canal-U, puis sur YouTube. Progressivement, l’activité s’élargit : d’abord auprès des laboratoires de Villejuif, puis en lien avec la délégation régionale à partir de 2015 et avec d’autres services du CNRS.

Tout le monde peut filmer avec un smartphone. Mais maîtriser l’image et le son, c’est autre chose.

Une mission : réaliser pour et avec la recherche

Aujourd’hui, sa mission consiste à réaliser des vidéos pour les laboratoires, la délégation et les différents partenaires internes du CNRS, tout en restant dans le cadre institutionnel. « Il ne faut pas rester dans une case. Les formats évoluent sans cesse. Aujourd’hui, tout le monde regarde des vidéos partout. Il faut rester en veille, tester, s’adapter. »

Son travail couvre un large éventail de formats : captations de conférences — « la base d’un service audiovisuel » — formats courts, portraits, films de vulgarisation, documentaires. La diversité est essentielle, car chaque sujet appelle une approche spécifique.

L’un des principaux défis réside dans le choix du format. « Tous les sujets ne s’adaptent pas au même format. Certaines disciplines se prêtent à l’entretien long, d’autres à des formats plus courts et plus visuels. Le plus difficile, c’est de faire coïncider sujet et format, et que tout le monde soit d’accord. »

La valorisation scientifique par l’image suppose également de composer avec des attentes différentes. Chercheurs et réalisateurs ne parlent pas toujours le même langage. Les références esthétiques varient, les priorités aussi. Il faut trouver un équilibre, sans jamais perdre de vue l’exigence scientifique. « Tout le monde peut filmer avec un smartphone. Mais maîtriser l’image et le son, c’est autre chose. Parfois, on a besoin d’une belle image, d’un son propre. C’est là que notre compétence intervient. »

Capture du documentaire "LEAlUla The linguistic ecology of an evolving oasis" réalisé par Céline Ferlita

Documenter les débuts d’une recherche : l’expérience d’Al-Ula

Fin 2024, un projet particulier illustre cette mission : accompagner une équipe de linguistes en Arabie Saoudite, à AlUla, afin de filmer les débuts d’un travail de terrain. La décision se prend rapidement, entre décembre et février. « Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas eu ce genre de projet. Ça fait plaisir. »

La singularité du projet tient au fait que ni les chercheurs, ni les réalisateurs ne connaissent le terrain. Il s’agit de documenter une recherche à son commencement, avec toute l’incertitude que cela implique.

En linguistique, le travail de terrain est souvent individuel. Ici, six chercheurs partent ensemble. Le film, d’une durée d’environ trente minutes, restitue la dynamique collective, les premières rencontres, les tâtonnements et les découvertes. « En linguistique, on ne peut rien faire sans les personnes. Il faut rencontrer, convaincre, faire parler. Sans cela, il n’y a pas de données. »

Le tournage alterne entre rendez-vous planifiés et situations imprévues. Parfois, il faut attendre de savoir si les personnes accepteront d’être filmées. « Il y avait une part de spontanéité permanente. Il fallait être prête à déclencher la caméra à tout moment. Après, l’occasion est passée. » Certaines scènes n’ont pas pu être tournées pour des raisons culturelles liées à l’accès à certains espaces. D’autres, au contraire, se sont déroulées sans difficulté.

Autre défi : filmer sans comprendre l’arabe. Le travail consiste alors à capter les images et le son avec précision, en sachant que le sens se construira au montage. Si Céline porte le projet jusqu’à sa finalisation, la réalisation reste profondément collaborative. L’écriture s’élabore avec le chercheur, les versions se succèdent, la structure évolue. « On n’a pas trouvé la structure du premier coup. On a déplacé des éléments, testé des choses, montré le film à d’autres personnes. C’est un travail de longue haleine. »

Diffusion, visibilité et enjeux institutionnels

La diffusion constitue souvent la principale limite des films institutionnels. Les festivals sont très thématiques et il est difficile de trouver une programmation adaptée à certains sujets scientifiques, notamment en linguistique. Le film est accessible sur Canal-U et a fait l’objet de projections, mais son circuit reste différent de celui d’un documentaire destiné à la télévision. « Les films institutionnels ne sont pas toujours vus dans les mêmes conditions qu’un documentaire classique. »

Malgré cela, le projet a enrichi le catalogue d’Ardis et renforcé les collaborations avec les chercheurs. Plus largement, Céline défend l’importance des réalisateurs de proximité au sein des institutions. Faire appel à des professionnels en interne permet de réduire les coûts, d’offrir davantage de souplesse dans les échanges et d’installer un dialogue durable avec les équipes scientifiques. « Faire un film coûte cher. En interne, on peut prendre le temps d’échanger, de corriger, de faire évoluer le projet. »

Elle est également impliquée dans le réseau RUSHS, qui rassemble les professionnels de l’audiovisuel du CNRS afin de mutualiser les compétences, partager des solutions techniques et avancer collectivement.

Elle définit ainsi son métier : « Filmer la recherche, avec de la technique et de la créativité. »