« Comprendre que les plantes sont sensibles, c’est repenser notre rapport au vivant »

Interview Biologie

Initiée par Phygital Studio et accompagnée par une équipe de chercheurs en électrophysiologie végétale, le projet Plant Being est né d’une rencontre entre Phygital Studio et deux chercheurs, Delphine Bonnin et François Bouteau, spécialistes de la biologie et de l’électrophysiologie des plantes au laboratoire Interdisciplinaire des Energies de Demain (LIED). Ensemble, ils ont cherché à capter les signaux électriques émis par les végétaux pour les transformer en sons et en images. L’idée : rendre perceptible une forme de sensibilité végétale. Cette collaboration entre art et science invite à regarder les plantes autrement.

Pouvez-vous nous raconter la genèse du projet ?

Delphine Bonnin : Phygital Studio nous a présenté le projet, il y a quelques mois avec une vidéo de leur dispositif. Ils souhaitaient équiper une plante et utiliser ses signaux électriques pour les transformer en signaux sonores et visuels, en œuvre numérique. Ce concept rejoignait directement l’expertise de notre laboratoire : l’électrophysiologie des plantes. C’est ce point commun qui a permis de mettre en commun nos compétences et d’entamer une collaboration.

François Bouteau : Ils sont venus nous rencontrer au labo pour échanger plus concrètement. Nous leur avons montré nos électrodes, ce qui leur a permis de réfléchir à la manière d’améliorer leur système. Ils ont ensuite présenté leur dispositif abouti au 104 à Paris. Nous avons également discuté avec d’autres acteurs du projet Plant Being, notamment ceux impliqués sur la Scène musicale. 

Comment avez-vous travaillé avec les artistes de Phygital Studio pour faire converser science et création ? 

DB : Pour eux, l’approche était avant tout artistique, et l’une de leurs interrogations principales portait sur les limites du discours scientifique qu’ils pouvaient tenir autour de leur œuvre. Notre rôle a donc été d’expliquer, d’un point de vue biologique et technique, ce qu’ils faisaient réellement, et de préciser les limites de ce qu’il est possible d’interpréter. Ce que nous apportons, c’est une contextualisation : expliquer que le son perçu n’est pas « la voix » ou « le bruit » de la plante, mais bien une interprétation visuelle ou sonore de ses signaux biologiques.

Tout l’enjeu de Plant Being, c’est de savoir ce que l’on voit et ce que l’on enregistre vraiment : où s’arrête la donnée biologique et où commence l’interprétation artistique. Ils souhaitaient que nous apportions des connaissances scientifiques pour éclairer cette limite, et un éclairage technique pour fiabiliser leurs mesures.

Quelles difficultés avez-vous pu rencontrer ?

FB : Sur le plan technique, nous avons pu les conseiller sur les conditions d’enregistrement. En électrophysiologie, certains signaux peuvent en réalité être dus à des perturbations extérieures plutôt qu’à la plante elle-même. Nous les avons aidés à distinguer ces artefacts et à améliorer la qualité de leurs mesures, afin que celles-ci reflètent réellement l’activité électrique du végétal.

Vous avez conçu deux grands panneaux pour accompagner l’installation, l’un consacré à la sensibilité des plantes et l’autre aux relations entre humains et plantes à travers le temps. Qu’est-ce qui vous a guidé dans le choix de ces thématiques ?

FB :  Les thèmes ont été définis à partir des attentes initiales de Phygital Studio, notamment autour de la sensibilité des plantes. Nous avons choisi deux grands axes pour expliquer clairement au public ce qu’est un signal électrique végétal, et ce qu’il est possible d’en déduire. Ces panneaux ont un rôle pédagogique : ils apportent un éclairage scientifique pour aider les visiteurs à comprendre ce qui est véritablement mesuré et comment ces données sont ensuite exploitées dans la création artistique. Phygital Studio souhaitait que nous réalisions ce travail d’explication, et nous avons proposé deux thématiques en lien avec leurs besoins ainsi que nos propres objectifs de transmission.

DB : Ils ont également mis en place une foire aux questions avec les interrogations les plus fréquentes du public, à laquelle nous avons contribué en apportant nos réponses. Sur le lieu de l’exposition, une tablette permet de consulter ces questions et d’accéder à nos explications, afin de prolonger la médiation scientifique.

Au-delà de l’expérience sensible, quelle compréhension ou quelle émotion aimeriez-vous éveiller chez le visiteur quant à la présence et à la sensibilité du monde végétal ?

FB : La transition écologique nécessite une véritable prise de conscience, c’est fondamental. Les gens commencent à comprendre certains phénomènes, comme les îlots de chaleur en ville, mais ils n’intègrent pas encore pleinement le rôle des plantes. La question de leur sensibilité est un véritable changement de paradigme. Comprendre que les plantes sont sensibles, c’est repenser notre rapport au vivant. Cela ne signifie pas qu’il faille cesser d’en consommer, mais qu’il faut leur reconnaître une valeur et une place à part entière dans nos modes de gestion et nos décisions collectives.

DB : Toutes les formes de médiation sont intéressantes. Celle-ci - parce qu’elle passe par l’art - permet une expérience tangible et visuelle, qui touche les visiteurs différemment. La médiation pédagogique est encore plus intéressante. Le plus important est d’éveiller la curiosité et d’impliquer le public, quel que soit le support utilisé. 

Et puis, au-delà de la sensibilisation du grand public, il y a aussi une dimension d’inspiration pour les jeunes. Le domaine de la recherche végétale n’est pas toujours perçu comme le plus attractif, alors qu’il reste encore énormément à découvrir. Si ce projet peut susciter des vocations, c’est aussi une belle réussite.

Livre | Sensibles par nature - La vie invisible des plantes révélée par les sciences

Fixées au sol, les plantes ont développé une autre manière d’exister. Elles ne chassent pas, elles fabriquent leurs propres ressources. Elles ne fuient pas le danger, elles sacrifient une partie de leur organisme. Elles ne se cachent pas, elles se réorientent judicieusement. Ni réflexes ni simples réactions mécaniques, ces comportements révèlent une sensibilité végétale passée sous silence. De nouvelles découvertes bouleversent notre perception, nous rapprochant de ce que sont fondamentalement les végétaux : des êtres vivants actifs, évolués et sensibles. Les autrices, deux scientifiques, nous invitent dans ce livre à déplacer notre regard sur les plantes, en racontant autrement ce qu’elles sont, ce qu’elles font et ce qu’elles rendent possible.