« La médiation n’est pas un à-côté de la recherche ; c’est une autre manière de faire de la science »

Science & Société Interview

Chercheuse à l’interface de la chimie et de la biologie au Laboratoire de Chimie et Biochimie Pharmacologiques et Toxicologiques (LCBPT), Afaf Mikou a progressivement fait de la médiation scientifique un axe central de son engagement. Des laboratoires de recherche aux villages ruraux du Maroc, des ateliers pédagogiques aux dispositifs art-science immersifs, son parcours interroge le rôle social du chercheur et la place de la science dans la société. Elle revient sur cette trajectoire singulière, marquée par la volonté constante de rendre le savoir accessible, utile et partagé.

Vous avez mené une carrière de recherche reconnue en lien avec de nouvelles cibles thérapeutiques pour certaines maladies neurologiques, tout en développant en parallèle des actions de médiation scientifique. Comment avez-vous articulé ces deux dimensions au fil du temps ?

AFAF MIKOU : Depuis mon plus jeune âge, j’ai été passionnée par les sciences. Enfant à Casablanca, je me rendais le dimanche matin dans une petite salle de cinéma de quartier pour assister à des projections de documentaires scientifiques suivies de débats avec des chercheurs. À l’époque, on ne parlait pas encore de médiation scientifique, mais ces moments ont profondément marqué mon rapport au savoir.

Pendant mon doctorat, je prenais déjà beaucoup de plaisir à expliquer mes travaux à un public non spécialiste. Je travaillais alors sur l’étude des neurotoxines par résonance magnétique nucléaire, et j’ai toujours ressenti le besoin de rendre ces recherches compréhensibles. Lors de ma soutenance de thèse à Orsay en 1990, mes parents étaient présents, venus du Maroc. J’ai tenu à leur expliquer mon sujet de manière vulgarisée, avec l’accord du jury. Avec le recul, cette démarche était assez novatrice.

Lorsque j’ai intégré le CNRS, j’ai poursuivi cette double activité. Je participais régulièrement à la Fête de la science, à la Nuit des chercheurs et à d’autres événements de diffusion des savoirs. Ces actions n’étaient pas véritablement reconnues institutionnellement à l’époque, ce qui impliquait un engagement personnel important. Pour moi, la médiation n’a jamais été dissociée de la recherche : elle faisait partie intégrante de ma manière de pratiquer la science.

Votre engagement pour rapprocher la science de la société remonte à plus de vingt ans, notamment avec des actions dans des zones rurales au Maroc. Pourquoi est-il essentiel, selon vous, d’aller vers ces publics, et comment la médiation scientifique peut-elle réduire ces inégalités d’accès au savoir ?

A.M. : Cet engagement s’est renforcé lors d’une période de mobilité au Maroc, entre 2007 et 2009. J’enseignais à l’université de Casablanca et j’encadrais un club étudiant, le Club Science Citoyenne, dont l’objectif était de proposer des activités de vulgarisation scientifique à destination des scolaires. J’intervenais également dans l’école de mes enfants avec des ateliers scientifiques du type main à la pâte.

Mais j’ai rapidement pris conscience que ces actions touchaient surtout des publics déjà favorisés. J’ai alors souhaité aller vers des enfants issus de zones rurales, éloignés de l’accès au savoir scientifique. J’ai rejoint une association de médecins qui menait des campagnes sanitaires dans des villages reculés. Pendant que les médecins réalisaient des consultations, j’animais des ateliers scientifiques en lien direct avec les problématiques locales.

Avec mes étudiants, nous avons par exemple construit une petite station d’épuration pour parler des maladies liées à l’eau. Les enfants observaient au microscope les bactéries présentes dans l’eau de leur puits. Ils comprenaient ainsi qu’une eau claire n’est pas forcément potable. Ces ateliers suscitaient aussi des discussions avec les parents, souvent analphabètes, par l’intermédiaire des enfants. Cette médiation scientifique inclusive devenait alors un outil d’émancipation et d’amélioration concrète des conditions de vie.

Vous avez choisi en 2021 de vous consacrer à la médiation scientifique au CNRS. Pourquoi ce choix, et qu’est-ce que cela a changé dans votre manière de travailler ?

A.M. : Ce choix s’inscrit dans une évolution progressive de la reconnaissance institutionnelle de la médiation scientifique. Pendant longtemps, ces activités reposaient essentiellement sur l’engagement individuel des chercheurs. Avec les politiques SAPS (Science avec et pour la société), j’ai ressenti le besoin de m’investir pleinement dans ce champ.

En 2021, j’ai donc décidé de me consacrer officiellement à la médiation scientifique. Cela a profondément transformé ma manière de travailler. Il ne s’agissait plus seulement d’organiser des actions ponctuelles, mais de réfléchir à des dispositifs durables, à la formation des médiateurs, à la structuration des parcours professionnels et à l’évaluation de l’impact des actions menées. Mon parcours de chercheuse m’a permis d’aborder ces questions avec une approche rigoureuse, tout en restant attentive aux publics et aux contextes. Avec des collègues également impliqués dans la recherche en médiation scientifique, nous avons été lauréats de l’appel à projet ANR SAPS.

Vous travaillez sur la schizophrénie, un sujet encore souvent mal compris. Pourquoi est-il important d’en parler au grand public ? Quels enjeux spécifiques soulève la médiation autour des maladies neurologiques et de la santé mentale ?

A.M. : La schizophrénie reste une maladie très stigmatisée et entourée de nombreuses idées reçues. Pourtant, elle touche plus de 24 millions de personnes dans le monde et se déclare souvent chez des jeunes adultes. Souvent, les premiers signes peuvent être confondus avec des comportements adolescents, ce qui retarde le diagnostic et la prise en charge.

Il est donc essentiel d’en parler au grand public. La médiation scientifique permet de mieux faire connaître les avancées de la recherche, mais aussi de lutter contre la peur et la désinformation. Les enjeux sont spécifiques lorsqu’il s’agit de santé mentale : il faut transmettre des connaissances scientifiques tout en prenant en compte la dimension humaine, sociale et émotionnelle de la maladie. C’est un travail de précision et de responsabilité.

Depuis 2024, vous explorez de nouvelles formes de médiation à travers des collaborations art-science. En quoi ces dispositifs artistiques transforment-ils la manière d’impliquer le public ?

A.M. : Les collaborations art-science offrent des possibilités très riches. Elles permettent de dépasser le cadre purement informatif pour proposer des expériences sensibles et immersives. Depuis 2024, je travaille avec des artistes internationaux* sur le projet « Entanglement »* qui croisent neurosciences, témoignages et dispositifs immersifs autour de la schizophrénie. J'ai d'ailleurs eu le plaisir de candidater avec ce projet à la médaille scientifique 2025 CNRS-France Universités dans la catégorie « Co-création des connaissances » qui met en avant des projets art-science, sciences participatives .... 

Ces formes de médiation scientifique transforment profondément la relation au public. En effet, elles favorisent l’empathie et l’identification, et permettent d’aborder autrement des sujets complexes et intimes. L’art crée un espace où la parole peut circuler différemment, où le public n’est plus seulement spectateur mais véritablement impliqué. Pour moi, c’est une évolution majeure et complémentaire des formats plus classiques de médiation scientifique.

Présentation du projet Art-Science « Entanglement » au festival Science et Media à Halle, Allemagne, novembre 2024.