« La science est nécessaire à l’humanité et elle est indissociable de la démocratie »
Depuis près de vingt ans, Laurent Loison, historien des sciences au laboratoire SPHERE, explore la manière dont la biologie s’est constituée comme discipline scientifique autonome. Dans son ouvrage « L'aventure de la biologie » récemment paru aux éditions Grasset et Fasquelle, il revient sur la période fondatrice du XIXᵉ siècle, entre les années 1830 et 1860, durant laquelle se forgent progressivement les premiers concepts biologiques qui permettent enfin de penser le vivant comme un objet scientifique à part entière.
Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre à destination du grand public ?
LAURENT LOISON : L’idée est née d’une sollicitation d’un ancien étudiant que j’avais à l’Université Paris 1, en deuxième année de licence de philosophie. Cet étudiant est devenu éditeur et m’a contacté en 2022 pour me proposer un projet de livre destiné au grand public. J’avais déjà reçu des propositions auparavant, mais je ne me sentais pas prêt. Aujourd’hui, je me sens suffisamment mûr pour assumer ce type de projet. C’était très motivant de montrer que le travail de recherche peut intéresser un public bien au-delà des collègues et des spécialistes.
Les choses se sont faites assez rapidement. Nous avons signé un contrat chez Grasset, et le livre était quasiment terminé fin 2024, même s’il n’est paru qu’en octobre 2025. L’objectif était clair : faire comprendre que la biologie est une science, et montrer à quel point il a été difficile de constituer une science à partir de phénomènes aussi instables et complexes que les phénomènes vitaux.
Comment naît la biologie en plein XIXe siècle ?
L.L. : Le cœur du livre, c’est l’exploration du moment où la biologie devient possible en tant que science. En l’espace de trois ou quatre décennies, une transformation majeure s’opère. On commence alors à se poser de nouvelles questions sur le vivant, notamment sur ce qui distingue les êtres vivants des corps inanimés. Au XVIIIᵉ siècle, on distinguait trois règnes : les animaux, les plantes et les minéraux. À cette période charnière, on regroupe les animaux et les végétaux, car ils partagent une caractéristique fondamentale : une organisation biologique. C’est à ce moment-là que le terme de « biologie » apparaît.
Quels sont les grands enjeux scientifiques abordés dans l’ouvrage ?
L.L. : D’un point de vue conceptuel, il y a un déplacement : c’était la grande thèse de Michel Foucault dans Les Mots et les Choses, et je crois qu’il avait tout à fait raison. À partir de ce déplacement, on commence à s’intéresser à ce qui rend possible la vitalité des êtres vivants, et c’est ce qu’on va appeler l’organisation. Tous les scientifiques dont je parle dans le livre se sont intéressés, plus ou moins directement, à cette question, mais avec des angles d’attaque et des points de vue très différents. Theodor Schwann, qui est sans doute le plus méconnu de tous, ce médecin allemand, va à son tour poser la question de la nature de cette organisation biologique, et sa réponse, ce sera la théorie cellulaire. Le fait que les êtres vivants soient tous constitués d’au moins une cellule, et souvent de bien plus d’une, reste aujourd’hui une vérité établie. La vie s’incarne dans des êtres cellulaires. Le début de cette réponse a été formulé par Schwann. En arrière-plan de toutes ces recherches se trouve une question fondamentale, celle de l’organisation des êtres vivants.
Vous mobilisez des figures célèbres comme Lamarck, Darwin ou Mendel. Pourquoi ces choix ?
L.L. : Ce sont de grands noms, mais pour de bonnes raisons. Leur notoriété est justifiée, même si, pour certains, comme Mendel, elle a été différée. Mon travail consiste à expliquer pourquoi la science contemporaine est redevable à ces figures, et à rendre cela compréhensible pour un lectorat non spécialiste. C’est fondamental pour comprendre l’histoire et la solidité de la biologie moderne.
Pourquoi raconter cette histoire aujourd’hui ?
L.L. : Il y a un enjeu très fort d’actualité. La science et la rationalité sont de plus en plus déconsidérées dans nos sociétés, notamment avec la montée des discours relativistes et de la post-vérité. Ce livre vise à rappeler que la rationalité scientifique existe, que l’objectivité n’est pas une simple construction sociale, et que des découvertes anciennes continuent de structurer notre présent.
C’est presque un manifeste en faveur de la science, de la vérité scientifique et de l’objectivité. Il s’agit de rappeler que la science est nécessaire à l’humanité et qu’elle est indissociable de la démocratie. Même si cette histoire a près de deux siècles, les enjeux qu’elle soulève sont toujours pleinement actuels. Toute personne un peu curieuse, avec un niveau bac, même non scientifique, peut entrer dans ce livre. Cela demande parfois un petit effort, mais rien n’est rédhibitoire. L’enjeu était donc de rendre les concepts clairs sans les simplifier à l’excès.