L'ingénieur transfert : passerelle entre recherche et monde socio-économique
À l’interface entre laboratoires de recherche et acteurs socio-économiques, les ingénieur·es transfert œuvrent à faire dialoguer deux mondes qui s’ignorent encore parfois. Leur mission : initier des rencontres, structurer des partenariats, accompagner des projets collaboratifs et traduire les expertises scientifiques — qu’elles relèvent des sciences expérimentales ou des sciences humaines et sociales — en réponses concrètes aux enjeux contemporains. Un rôle d’ensemblier, à la fois stratégique et opérationnel, qui s’inscrit dans la durée pour faire de la recherche un levier d’innovation, de compréhension et d’impact pour la société. Éclairage avec Anne et Mahaut, ingénieures transfert au Service partenariat et valorisation au CNRS Ile-de-France Villejuif.
Comment vos parcours vous ont-ils conduits vers le transfert ? Qu’est-ce qui, dans vos expériences respectives, vous a particulièrement préparées à ce rôle d’interface entre recherche et valorisation ?
ANNE : Docteur ingénieur en chimie organique, dès le départ mon parcours s’inscrivait à l’interface entre le monde académique et le secteur privé ! J’ai une longue expérience dans le privé dans le domaine des matériaux et j’ai rempli des missions variées - recherche, développement de produits, veille et développement d’écosystème et technico-commercial - pour différents types de structures. Enthousiaste et curieuse, j'aime rechercher et apporter des solutions, et j’ai toujours privilégié les rôles d’interface. Toutes mes expériences ont confirmé la valeur des collaborations entre recherche et industrie et confirmé mon envie d’y contribuer. Après le côté industrie, je suis aujourd’hui côté académique, dans un rôle qui m’est familier.
MAHAUT : Ma rencontre avec le monde académique s’est faite dès mon entrée à l’université. J’ai eu la chance d’explorer plusieurs disciplines en sciences humaines et sociales à travers une double licence en histoire et géographie, puis un master anthropologie, philosophie et éthologie (APE). L’apprentissage des concepts et des outils propres à ces champs m’a permis de saisir toute la liberté d’exploration et la richesse d’application qu’offrent les sciences humaines et sociales. J’ai également été frappée par la relative dévalorisation dont elles peuvent faire l’objet, parfois qualifiées de « sciences molles » par opposition aux sciences dites « dures ». Cette perception a nourri mon engagement en faveur de leur reconnaissance et de leur valorisation dans mon parcours professionnel. Je suis convaincue que les sciences humaines et sociales exercent un impact durable, significatif et nécessaire sur le développement socio-économique de nos sociétés.
Quelles sont les missions principales de l’ingénieur transfert ? Quels types de projets portez-vous ?
A. : De manière synthétique, notre rôle est d’être à l’interface entre les laboratoires et leurs partenaires. Nous avons pour mission d’initier des relations, de structurer les collaborations et de les inscrire dans la durée. Nous veillons à la protection des intérêts des laboratoires, tout en permettant aux expertises des chercheurs de répondre à des besoins concrets des entreprises. Nous faisons partie d’un réseau d’une centaine d’ingénieurs transfert répartis sur l’ensemble du territoire national, coordonnés par la Direction des relations avec les entreprises. Nous portons des collaborations de différentes formes : la relation commence souvent par une prestation, pour apprendre à se connaître (des analyses de matériau, par exemple). Elle peut ensuite évoluer vers une collaboration de recherche, sur un projet commun. Les collaborations récurrentes peuvent prendre la forme d’un laboratoire commun, avec une feuille de route commune sur du moyen-long terme.
M. : Les projets que j’accompagne en sciences humaines et sociales sont extrêmement variés, tant par leur forme que par leur discipline ou leur objet de recherche. Récemment, une start-up d’art digital souhaitait s’appuyer sur l’expertise d’un laboratoire d’écologie pour développer une plante connectée, dont les signaux électriques sont traduits en manifestations visuelles et sonores. Cette collaboration a donné lieu à une exposition art-sciences, au sein de laquelle l’expertise des chercheurs permettait d’éclairer l’installation et d’expliciter aux visiteurs ce qu’ils observaient. Ce partenariat a ensuite permis à l’équipe de répondre avec succès à un appel à projets afin de déployer l’installation à plus grande échelle. Le rôle de l’ingénieur transfert et donc d’accompagner chacune de ces étapes.
Autre exemple assez différent : celui d’une chercheuse souhaitant proposer une candidature à une chaire en sciences humaines et sociales aux côtés de partenaires — notamment des syndicats d’énergie — dans le cadre d’un projet portant sur la justice énergétique. Ce type de partenariat offre au chercheur un accès privilégié à des terrains, à des données et à des acteurs de terrain, ce qui constitue un atout précieux. Il permet également de donner une application concrète aux travaux de recherche et de souligner combien ces thématiques représentent un enjeu majeur pour les citoyens.
Comment travaillez-vous avec les chercheurs et les partenaires socio-économiques ?
A. : Le métier d’ingénieur transfert est un métier jeune, mais qui se généralise au sein des différents organismes nationaux de recherche, bien que l’appellation varie : Business Developer, chargés de partenariat... Cette évolution témoigne d’un besoin réel, de la part des chercheurs comme de celui des partenaires socio-économiques. Notre mission nécessite de bien connaître les chercheurs et leurs activités, mais également d’être capables d’identifier et contacter des entreprises potentiellement intéressées. Ainsi, nous rencontrons des chercheurs et nous sommes à leur écoute - notamment en étant régulièrement présents dans les laboratoires - et nous réalisons des actions de prospection pour rencontrer des entreprises, par exemple lors de salons.
M. : Cette mission ne vient en aucun cas entraver la recherche fondamentale, qui doit pouvoir se poursuivre de manière libre et indépendante afin de faire progresser les enjeux de fond et les problématiques transversales. Pour les sciences humaines, force est de constater que les domaines d’applications sont extrêmement variés et qu’il n’existe pas de partenaire « type » : PME, grands groupes, associations, collectivités sont des interlocuteurs avec qui nous interagissons à une fréquence quasi équivalente. Une manière récurrente de collaborer en sciences humaines est de faire appel au dispositif de thèse Cifre. Il permet d’inscrire un partenariat dans la durée sur une question partagée en associant un doctorant, un laboratoire et une structure partenaire au bénéfice mutuel de l’ensemble des acteurs impliqués.
Quel rôle jouent des événements comme les rencontres Ecotech Innovation - qui ont eu lieu le 18 février dernier - dans la mise en relation entre recherche et acteurs socio-économiques ?
M. : Il nous paraissait important d’organiser une rencontre pour favoriser des échanges spontanés entre deux univers qui peuvent parfois sembler éloignés : le monde académique et les acteurs socio-économiques, qu’ils appartiennent à la sphère publique ou au secteur industriel. Le fait que l’événement soit porté par le Pôle universitaire d'innovation Séville constitue une opportunité de rendre l’écosystème académique plus accessible et de créer une véritable synergie. L’objectif est de se mettre à la portée de tous, qu’il s’agisse des acteurs socio-économiques ou des chercheurs qui en font partie.
A. : Par ailleurs, ce type d’événement permet de faire connaître le métier d’ingénieur transfert et de nous identifier comme une porte d’entrée vers le monde de la recherche et de l’innovation technologique. Il offre également l’occasion de repérer des opportunités à connecter avec nos laboratoires de recherche, plus largement. C’est un levier de visibilité important, qui permet de mettre en lumière l’ensemble des structures et des acteurs de la chaîne de valorisation.
Enfin, le format des rencontres, basé sur le pitch, se veut percutant et accessible. Il invite à simplifier la complexité, s’éloigne des présentations académiques traditionnelles et suscite l’envie d’approfondir les échanges.